MANDE LANGUAGES
 

Mandingue

 
Manding est le groupe le plus important de la famille mandé, d'après le nombre des locuteurs et le territoire occupé par ces langues.

Cartes des langues mandingues

En fait, le nom de la famille mandé provient du mot Manding (mànden). Sans doute, il est apparu comme résultat d'une segmentation incorrecte du mot Màndenka 'habitant du pays Manden' par Sigismund Koelle (il a analysé le -n comme faisant partie du suffixe, tandis qu'en vérité, le suffixe est -ka). En fin de compte, ce nom de la famille provenant de la segmentation fautive s'est établi, tandis que le nom correct (manding) reste reservé pour le groupement plus restreint. Malheureusement, l'affinité de deux noms amène à de nombreux cas de confusion; même des spécialistes confondent souvent les noms des langues et des peuples mandé (cf. à ce sujet: Valentin Vydrine. Who Speaks "Mandekan"? A Note on Current Use of Mande Ethnonyms and Linguonyms. MANSA Newsletter, 29, Winter 1995-96, pp. 6-9. 2nd publication: A note on Manding and Mande ethnonyms and linguonyms. In: Jan Jansen (ed.). Mande – Manding: Background reading for ethnographic research in the region south of Bamako, (Mali). Leiden: Leiden University, 2004, pp. 190-197).

Manding est un grand continuum de dialectes avec quelques centres de cristallisation des normes littéraires (parfois se basant sur les variantes parlées dans les capitales des états, parfois non) et une pléthore de variantes intermédiaires ne permettant pas de tracer les limites entre les langues. Certaines variantes locales sont tellement différentes des koïnés interdialectales qu'appuyées par une forte identité ethnique de leurs locuteurs, elles ont de bonnes perspectives pour s'établir comme des langues à part; il s'agit, en premier lieu, du khassonka, du maou, sans doute du marka-dafing. En même temps, il y a une tendance assez forte pan-mandingue dont les partisans considèrent toutes les variétés mandingues comme des dialectes d'une seule langue. Le moteur principal en est le mouvement ethnoculturel du N'ko.

N'Ko, adjami, écriture latine

Le mouvement N’Ko c'est créé sur la base d'un alphabet original élaboré en 1949 par Souleymane Kanté, fils d'un marabout maninka de la ville guinéenne de Kankan. Doué d'une intuition linguistique très fine, Souleymane a établi, après de nombreux essais, une écriture qui représente très fidèlement tous les éléments pertinents de la langue maninka, y compris les tons. En créant l'écriture, Souleymane Kanté ne s'est pas arrêté là: en collaboration avec ses disciples, il a créé une langue maninka littéraire et une littérature en maninka. Il y a donc une littérature N'Ko assez abondante: de nombreuses publications religieuses (surtout musulmanes, mais aussi chrétiennes), des manuels, des oeuvres historiques et linguistiques; on publie de la prose littéraire et de la poésie. Une deuxième édition d'un grand dictionnaire monolingue maninka (N'Ko) est parue en 2003, il y a un dictionnaire maninka-arabe; plusieurs mensuels en N'Ko paraissent en Guinée et au Mali... L'écriture N'Ko est devenue l'objet de fierté des Maninka et des autres Mandingues et un facteur de renforcement de leur identification ethnoculturelle. Un facteur positif est que le mouvement N'Ko se base sur les idées humanitaires de son fondateur éclairé.

Au départ, le mouvement N'Ko s'est formé parmi les Maninka de la Guinée et dans la diaspora guinéenne en Côte-d'Ivoire. Aujourd'hui, le N’Ko a beaucoup d'adeptes dans les autres pays de l'Afrique de l'Ouest (avant tout, au Mali, au Liberia, en Côte-d'Ivoire), mais aussi dans la diaspora mandingue en Egypte, en France, aux États-Unis, au Nigeria, au Gabon... La popularité du N'Ko grandit parmi les Bambara et les Dioula, ce qui renforce la tendance pan-mandigue du mouvement N'Ko.

L'histoire de la création de l'alphabet N'Ko et de l'accroissement du mouvement N'Ko est bien décrite; on peut trouver les informations là-dessus dans les sites suivants:

http://www.nkoinstitute.com

www.kanjamadi.com/nsadata.htm

Pour une discussion des particularités du dictionnaire monolingue N'Ko, du point de vue de la lexicographie moderne, voir l'article suivant :

Vydrine, Valentin. Sur le "Dictionnaire Nko". Mandenkan 31, 1996, pp. 59-75.

Une correspondance de Souleymane Kanté avec Maurice Houis, un linguiste africaniste des plus saillants de son temps, a été publiée:

Lettres de Souleymane Kanté et Maurice Houis, publiés par Valentin Vydrine. Mande Studies 3, 2001, pp. 133-146.

Elle donne une idée des itinéraires poursuivis par la pensée linguistique du créateur de la langue mandingue littéraire.

Dans le même numéro de la revue Mande Studies, parmi les autres textes concernant les aspects différents du mouvement N'Ko, on trouve un article de Valentin Vydrine qui traite des vues philosophiques et historiques de Souleymane Kanté:

 

Valentin Vydrine. Soulemane Kantè, un philosophe-innovateur traditionaliste maninka, vu à travers ses écrits en nko. Mande Studies, 3, 2001, pp. 99-131.

Артём Давыдов

Une étude des oeuvres linguistiques de Souleymane Kanté et de ses disciples et une analyse de leur vision de la langue, en comparaison avec les acquis de la linguistique "occidentale", a été faite par Artem Davydov. Une version préliminaire de cette édude a été présentée au 2e Colloque sur les langues mandé:

Artem Davydov. On Souleyman Kante's "Nko Grammar". In: Mande languages and linguistics. 2nd International Conference, St. Petersburg (Russia), September 15-17, 2008. Abstracts and Papers. Edited by Valentin Vydrin. St. Petersburg, 2008, pp. 53-60.

Une version plus avancée est représentée dans son travail de fin d'études universitaires (pour le moment, disponible seulement en russe):

А.В. Давыдов. Грамматическая традиция манинка в трудах Сулеймана Канте. Магистерская диссертация. СПбГУ, 2009. [Artem Davydov. La tradition grammaticale maninka dans les oeuvres de Souleymane Kanté. St. Petersbourg, 2009.]

Des sujets contigus sont abordés dans un autre article:

А.В. Давыдов. Графика, фонетика и фонология языков манден в трудах лингвистической школы нко // Африканский Сборник - 2009. СПб: МАЭ РАН, 2009. С. 289-295. [Artem Davydov. La graphie, la phonétique et la phonologie des langues mandingues dans les oeuvres de l'école linguistique nko. Collection Africaine - 2009. St. Pétersbourg: Musée d'anthropologie et d'ethnographie, 2009, pp. 289-295.]

Cependant, les peuples mandingues n'écrivent pas uniquement en N'Ko. Avant le partage colonial de l'Afrique, et même pendent les temps coloniaux, l'écriture arabographique était courante. Cette écriture a gagné le plus de popularité parmi les Mandinka de Sénégambie où elle est toujours courante, à côté de l'écriture latine.

Les chercheurs européens et américains ont prêté peu d'attention à l'adjami mandingue. Cependant, depuis les années 1990, leur intérêt à cette tradition écrite commence à se former. Dans cette relation, on peut mentionner la publication suivante:

Vydrine, Valentin. Sur l'écriture mandingue et mandé en caractères arabes (mandinka, bambara, soussou, mogofin). Mandenkan 33, Printemps 1998, 87 p.

Plus récemment, une première publication académique d'un manuscrit arabographique mandinka a eu lieu, avec des commentaires philologiques et ethnohistoriques détaillés :

Giesing, Cornelia & Vydrine, Valentin. Ta:rikh Mandinka de Bijini (Guinée-Bissau) : La mémoire des Mandinka et Sooninkee du Kaabu. Leiden – Boston : Brill, 2007, XXIV + 398 p.

Bien évidemment, à côté du N'Ko et de l'adjami, il y a une écriture latine dans toutes les langues mandingues (malheureusement, sans notation tonale). Cette écriture est utilisée dans les campagnes officielles de l'alphabétisation, et au Mali, dans l'enseignement scolaire en bambara.

Reconstruction de la langue proto-mandingue

Comme l'école coloniale française considérait les variantes mandingues plutôt comme des dialectes d'une seule langue (ce qui est en accord avec l'approche des disciples de Souleymane Kanté), la question de la reconstruction de la proto-langue de cette branche de la famille mandé ne se posait pas. Cependant, une étude plus systématique et détaillée des données de ces variétés nous montre qu'un établissement des correspondances phonétiques régulières entre elles n'est pas du tout évident, et une reconstruction des proto-formes au niveau du proto-mandingue n'est pas du tout facile, contrairement à ce qu'on pourrait penser.

Apparemment, la première tentative sérieuse d'établissement des correspondances phonétiques régulières entre les parlers mandingues a été la thèse de Gérard Galtier:

Galtier, Gérard. Problèmes dialectologiques et phonographématiques des parlers mandingues. Thèse de Doctorat 3ème Cycle, Universitée Paris VII. Paris, 1980. 449 p.

Il faut préciser que la question posée par l'auteur de cette thèse n'est pas tellement une reconstruction des proto-phonèmes, mais plutôt une élaboration d'un "diasystème", un prototype de la norme standard pour toutes les variantes mandingues.

Presque simultanément avec la thèse de Galtier, un article de Denis Creissels a paru qui a marqué un progrès considérable vers la reconstruction du proto-mandingue:

Creissels, Denis. Etude comparative de consonantisme de deux parlers manding (Mandinka - Bambara). Bull. de phonétique de Grenoble, vol. VIII, 1979, pp. 99-155.

Quelques années plus tard, une première publication russe à ce sujet a été publiée (malheureusement, ses auteurs n'ont pris connaissance de l'article de Creissels qu'à la fin des années 1980s):

Выдрин В.Ф., Поздняков К.И. Реконструкция фонетической системы праманден // Африканское историческое языкознание. Москва: " Наука ", 1987. pp. 294-356.

Le même article a été publié également en allemand, en deux parties:

Pozdnâkov, K.; Vydrin, V. Die Entwicklung des phonetischen Systems des Prämanden: Nasalität und Entwicklung des phonologischen Systems der Manden-Sprachen. Zeitschrift für Phonetik, Sprachwissenschaft und Kommunikationsforschung (Berlin), Bd. 39, H. 5, 1986, SS. 549-561.

Pozdnâkov, K.; Vydrin, V. Rekonstruktion des phonologischen Systems des Prämanden. Zeitschrift für Phonetik, Sprachwissenschaft und Kommunikationsforschung (Berlin), Bd. 41, H. 3, 1988. SS. 353-371.

Parmi les publications spéciales sur la reconstruction du proto-manding, il faut mentionner également un autre article de Denis Creissels:

Creissels, Denis. L'occlusive vélaire sonore g et les labio-vélaires (w, gw, kw, gb, kp) en mandingue. In Mandenkan nº 39 : 2004 - p. 1-22.

La reconstruction du proto-manding est traitée dans quelques publications d'envergure plus générale:

Kastenholz, Raimund . Sprachgeschichte im West-Mande. Methoden und Rekonstruktionen. Köln: Rüdiger Köppe Verlag, 1996, 281 S.

Выдрин В.Ф. К реконструкции фонологического типа и именной морфологии пра-манде // Труды Института лингвистических исследований. Т. 2, Ч. 2. СПб: Наука, 2006. С. 3-246. [Valentin Vydrin. Vers la reconstruction du type phonologique et de la morphologie nominale proto-mandé. Travaux de l'Institut des recherches linguistiques, vol. 2, part 2. St. Petersbourg: Nauka, 2006, pp. 3-246.]

Études des langues mandingues en URSS et en Russie

 

Dmitry Olderoggé a été l'initiateur des études de langues mandingues à Leningrad. A son instigation, une chercheuse de l'Institut d'ethnographie, Victoria Tokarskaya, s'est chargé de ces langues. Parmi ses publications, la plus importante est la suivante:

Токарская В.П. История изучения языка мандинго. Африканский этнографический сборник - Africana V. М.-Л.: Наука, 1963. С. 164-189. [Victoria Tokarskaya. L'histoire des études des langues mandingues. Afrikanskiy etnografičeskiy sbornik - Africana, V. Moscou - Leningrad: Nauka, 1963, pp. 164-189.]
Svetlana Tomčina

Grâce à Dmitry Olderoggé, l'enseignement du maninka guinéen a commencé à la Faculté Orientale de l'Université d'État de Leningrad en 1961, le premier professeur du maninka en était Famory Kourouma. Deux ans plus tard, la venue du Minabé Diarra, professeur du bambara, a permis de rajouter cette langue aussi au curriculum de la Faculté. Après leur départ, les deux langues ont été enseignées par leur élève Svetlana Tomčina.

Elle a commencé comme une ethnologue, sa première publication traite de la terminologie de parenté chez les Bambara:

Томчина С.И. Терминология родства ду. Африканский Этнографический Сборник – Africana, IX. Ленинград: Наука, 1972. [Svetlana Tomčina. La terminologie de parenté "du". Afrikanskiy etnografičeskij sbornik - Africana, IX. Leningrad: Nauka, 1972.]

Mais sa thèse de doctorat a été linguistique:

С.И.Томчина. Местоимения в языках манде: К вопросу о разграничении имени и глагола. Канд. дисс. Ленинградский государственный университет, 1973, 259 с. [Svetlana Tomčina. Les pronoms en langues mandé: À la question de la délimitation entre le nom et le verbe. Thèse de doctorat. Université d'État de Leningrad, 1973, 259 p.]

Elle a commencé le travail sur un dictionnaire maninka-bambara-russe, continué après sa mort (1984) par son élève Valentin Vydrine. Pour le moment, un seul volume a paru:

Выдрин В.Ф., Томчина С.И. Манден-русский словарь (манинка, бамана). Том 1: A-DAD. СПб: Издательство Дмитрий Буланин, 1999, 342 с. [Valentin Vydrine, Svetlana Tomčina. Dictionnaire mandingue-russe (maninka, bambara). Vol. 1: A-DAD. St. Petersbourg: Dmitry Bulanin Publishers, 1999, 342 p.]

Il y a une version anglaise:

Vydrine, Valentin. Manding-English Dictionary (Maninka, Bamana). Vol. 1: A-DAD. St. Petersburg: Dimitry Bulanin Publishing House, 1999, 315 p.

Actuellement, l'enseignement du bambara et du maninka continue au Département d'Afrique de la Faculté orientale de l'Université d'État de St. Petersbourg; il faut mentionner que le maninka est enseigné dans le graphisme N'Ko. Le mandinka est enseigné comme une langue supplémentaire. Les spécialistes dans ces langues travaillent également dans le Département d'Afrique au Musée d'Anthropologie et d'Ethnographie.