MANDE LANGUAGES
 

Famille linguistique mandé

 

Classifications externe et interne des langues mandé

Depuis Joseph Greenberg, les langues mandé sont considérées comme un des branchements les plus anciens de la macrofamille Niger-Congo. Cette famille compte entre 60 et 70 langues. La distance chronologique entre les branches les plus éloignées dépasse 5000 ans, et entre certaines langues jusqu'à 6000 ans (selon la méthode glottochronologique de Sergey Starostin; il s'agit donc, dans les cas extrêmes, de 19 à 20 rapprochements dans la liste de 100 mots de Maurice Swadesh).

La classification interne de la famille mandé a une longue histoire. Comme toujours, les groupements du niveau inférieur (ayant une distance chronologique ne dépassant pas 2500 ans, selon le modèle glottochronologique de Sergey Starostin) s'établissent assez facilement et sans beaucoup de controverses:

Manding, mokolé, vaï-kono, jogo-jeri, soso-jalonké, mandé sud-ouest, soninké-boso, samogo, bobo, mandé sud, mandé est.

Une tâche beaucoup plus difficile s'avère être l'établissement des distances génétiques entre ces groupements et donc la séquence des branchements de la proto-langue mandé. L'histoire des recherches dans ce domaine est étroitement liée à l'histoire de la reconstruction de la proto-langue de la famille mandé.

Une longue période a été marquée par la prédominance d'une division binaire des langues mandé, proposée par Maurice Delafosse, en "mandé tan" et "mandé fu" (selon la forme du numéral 10). On peut trouver des références à cette classification complètement obsolète même dans des publications relativement récentes. Cependant, au milieu du 20e siècle, il est devenu clair qu'une classification se basant sur des mots pour une seule notion est en désaccord avec les exigences les plus modestes de l'analyse linguistique comparative. Un coup sérieux a été porté à cette classification par le livre d'André Prost, où le vocabulaire de 19 langues mandé avait été comparé.

Prost, André. Les langues mandé-sud du groupe mana-busa. Mémoires de l'Institut français d'Afrique Noire, Dakar, 1953, 182 p.

Cet auteur propose de séparer les langues du groupe "mana-boussa" (donc les langues des groupes est et sud) des langues du groupe sud-ouest.

Un peu plus tard William E. Welmers a appliqué, pour la première fois, la méthode de glottochronologie aux langues mandé:

Welmers, William E. The Mande languages. In: Linguistic Language Studies: 9th round table meeting. Ed. by W. Austin. Washington D.C.: Georgetown University, 1958, pp. 9-24.

Ses résultats ont confirmé la classification des groupes est et sud dans un macro-groupe que Welmers a nommé "sud-est". A part cela, il a postulé un autre macro-groupe du même niveau, nord-ouest, qu'il a divisé en sud-ouest et nord. Son groupe nord inclut les langues manding, le koranko,. le vaï, le soso, le soninké et le boso, le "ligbi" (jogo), et les langues samogho. Le bobo a été mis à part comme une troisième branche de la famille mandé.

Konstantin Pozdniakov

Un quart de siècle plus tard, une autre tentative sérieuse de classification interne a été entreprise par Konstantin Pozdniakov (qui était pendant des années un chercheur au Département d'Afrique du Musée d'Anthropologie et Ethnographie de l'Académie des Sciences de la Russie, à l'époque, la succursale de Léningrad de l'Institut d'Ethnographie):

К.И.Поздняков. Языки манде: Сравнительно-исторический анализ. Кандидатская диссертация. М.: Ин-т языкознания АН СССР, 1978, 149+210 с. [Konstantin Pozdniakov. Langues mandé: Une analyse historique comparative. Thèse de doctorat de IIIe cycle. Moscou: Institut de linguistique, 1978, 149 + 210 p.]

Les résultats principaux de cette étude ont été exposés dans un article:

К.И.Поздняков. Языки манде (Результаты сравнительно-исторического анализа) // Africana – Африканский этнографический сборник XII. Труды Института этнографии им. Н.Н.Миклухо-Маклая, Новая серия, т. 109. Ленинград: Наука, 1980, с. 173-180. [Konstantin Pozdniakov. Langues mandé: Une analyse historique comparative. Africana XII. Leningrad: Nauka, 1980, pp. 173-180.]

Ce chercheur a élaboré une méthode statistique originale d'établissement et de vérification des rapprochements lexicaux entre langues apparentées, identification des correspondances phonétiques régulières et le contrôle de qualité du dictionnaire étymologique. Cette méthode a été appliquée aux données des langues mandé. Voir la publication suivante pour quelques résultats: Pozdniakov, Konstantin. Perspectives of comparative studies on the Mande and West Atlantic: An approach to the quantitative comparative linguistics. Mandenkan 22, 1991, pp. 39-69).

Selon Pozdniakov, le branchement le plus ancien de la famille mandé a été la langue bobo (sur ce point, il se rapproche de Welmers). Le Bobo a été suivi par le proto-mandé-sud-ouest (sur ce point, Pozdniakov est en désaccord avec toutes les autres classifications de la famille mandé), et l'ancêtre des groupes est et sud s'est séparé plus tard.

Malheureusement, les données linguistiques disponibles dans les années 1970 étaient très limitées et souvent peu fiables, ce qui s'est fait sentir, à un certain degré, dans les résultats de cette étude. Leur vérification sur les matériaux beaucoup plus abondants et corrects, entreprise pendant les 30 dernières années, apporte des correctifs.

Pendant une certaine période, la classification de David Dwyer était considérée comme standard; cette classification se base sur la méthode "classique" de la glottochronologie de Maurice Swadesh:

Dwyer, David J. Mande. In: John Bendor-Samuel, Rhonda L. Hartell (eds.). The Niger-Congo Languages. A classification and description of Africa’s largest language family. Lanham, New York, London: University press of America, 1989, pp. 46-65.

Selon Dwyer, la première division est celle en mandé est et mandé ouest; le bobo se trouve rangé du côté des langues mandé est, à côté des groupes sud et "est proprement dit". Dans le cadre de la branche ouest, un macro-groupe est constitué par les groupes sud-ouest, manding, vaï-kono, soso-jalonké, jogo-jeri. Les groupes soninké-boso et samogho sont également dans la branche ouest, mais leur parenté avec le macro-groupe susmentionné et entre eux est considérée comme assez éloignée.

Il faut mentionner également la classification de Claire Grégoire et Bernard de Halleux:

Grégoire, Claire & de Halleux, Bernard. Etude lexicostatistique de quarante-trois langues et dialectes mande. Africana Linguistica XI, Annales du Musée Royal de l’Afrique Centrale, Sciences Humaines, vol. 142. Tervuren, 1994, pp. 53-71.

Elle est basée sur la lexicostatistique et se rapproche de la classification de Dwyer.

Depuis à peu près dix ans, c'est la classification de Raimund Kastenholz qui s'est établie comme standard (en particulier, parce qu'elle a été acceptée par les éditeurs de l'Ethnologue, le livre de référence le plus courant de nos jours). Elle a été développée dans la thèse de l’habilitation de ce chercheur:

Kastenholz, Raimund. Sprachgeschichte im West-Mande. Methoden und Rekonstruktionen. Köln: Rüdiger Köppe Verlag, 1997, 281 S.

Cette classification tient compte de la lexicostatistique, mais elle se base surtout sur la méthode des "innovations lexicales communes". L'innovation principale de Kastenholz a été l'introduction d'un macro-groupe (dans le cadre de la branche ouest) qui comporte les langues soninké, boso, bobo et toutes les langues samogho.

Une nouvelle classification interne des langues mandé a été avancée par Valentin Vydrine.

 

Classification génétique des langues mandé, par Valentin Vydrine

 

Cette classification est basée sur la méthode glottochronologique appliquée à la liste complète de 100 mots de Maurice Swadesh; cette liste se base sur un dictionnaire etymologique de la famille mandé (en cours). Les chiffres à l'horizontale indiquent la distance temporelle (en millénaires). Les innovations principales de cette classification sont les suivantes:

- les langues du groupe mokole s'avèrent plus proches du groupe kono-vaï que du groupe mandingue;

- les langues soso et dialonké s'avèrent plus proches du groupe mandé sud-ouest que du "grand mandingue";

- les langues samogho, le bobo et le groupe soninké-bozo ne font pas un ensemble, le temps de leur divergence est pratiquement le même que la séparation du proto-mandé-ouest.

La liste complète des 100 mots pour 54 langues mandé et l'argumentation pour la localisation de l'origine sud-saharienne du proto-mandé sont présentées dans l'article suivant:

Valentin Vydrin. On the problem of the Proto-Mande homeland // Вопросы языкового родства – Journal of Language Relationship 1, 2009, pp. 107-142.

Reconstruction de la proto-langue de la famille mandé

La première tentative sérieuse d'une reconstruction du consonantisme initial du proto-mandé est, sans doute, la thèse susmentionnée de Konstantin Pozdniakov, qui a établi des correspondances phonétiques régulières par groupes et entre les groupes, jusqu'au niveau de la proto-langue de la famille entière. Il est vrai que la collecte et la publication massive des données linguistiques depuis plus de 30 ans ont changé la situation radicalement, et les résultats de ce travail doivent être mis à jour.

Une autre reconstruction solide, avec l'application de l'approche "step by step", est représentée dans la thèse susmentionnée de Raimund Kastenholz. Cet auteur reconstruit le consonantisme initial et médian des groupes sud-ouest et central. Malgré la présence de quelques erreurs et des propos contestables, ce travail est un pas important vers la reconstruction de la proto-langue mandé (cf. une discussion de la thèse de Kastenholz dans un compte-rendu par Valentin Vydrin : Journal of African Languages and Linguistics (Leiden), vol. 21, No. 1, 2000, pp. 106-118).

Une reconstruction d'un fragment du système consonantique est représenté dans l'article suivant de Claire Grégoire:

Grégoire, Claire. An Attempt to Reconstruct Labial Consonants in Mande. In: Phonological reconstruction, problems and methods. Marc Dominicy and Juliette Dor (eds.). Belgian Journal of Linguistics, 3, pp. 101-155. Bruxelles: Editions de l’Université de Bruxelles, 1988.

Il faut admettre que dans ce cas aussi, les nouveaux matériaux introduits récemment demandent une révision de nombreuses thèses de cette publication (cf. pour une discussion: Vydrin, Valentin. South Mande reconstruction: Initial consonants // Аспекты компаративистики 2. Orientalia et classica XI: Труды Института восточных культур и античности. М. : Издательство РГГУ, 2007. С .409-498).

Certaines idées concernant la reconstruction morphologique du proto-mandé ont été avancées par David Dwyer:

Dwyer, David. Towards proto mande morphology. Mandenkan 14-15, 1987-88, pp. 139-152.

Une reconstruction phonologique et morphologique du proto-mandé est l'objet de la publication suivante :

Выдрин В.Ф. К реконструкции фонологического типа и именной морфологии пра-манде // Труды Института лингвистических исследований. Т. 2, Ч. 2. СПб: Наука, 2006. С. 3-246. [Valentin Vydrin. Vers la reconstruction du type phonologique et de la morphologie nominale proto-mandé. Travaux de l'Institut des recherches linguistiques, vol. 2, part 2. St. Petersbourg: Nauka, 2006, pp. 3-246.]

Cette étude traite surtout des données des langues manding, mandé sud-ouest, mandé sud et soninké (des matériaux des langues des autres groupes ne sont pris en compte qu'occasionnellement). Une version plus ancienne de la reconstruction de la morphologie nominale existe en anglais:

Valentin Vydrin. Traces of Nominal Classification in the Mande Languages: the Soninke Evidence. St. Petersburg Journal of African Studies, No 3, 1994, pp. 63-93.

Il existe des publications sur la reconstruction des proto-langues des groupes, voir les informations sur les pages "Manding", "Mandé sud", "Mandé sud-ouest".

Particularités typologiques des langues mandé

Les langues mandé représentent une unité génétique indubitable; cependant, elles manifestent des différences importantes du point de vue typologique. Cela s'explique en partie par leur divergence profonde de 5000 ans, mais aussi par l'intégration des groupes mandé dans différentes aires linguistiques : celle du Soudan Occidental au nord, celle de la Haute Guinée au sud:

Valentin Vydrine. Areal features in South Mande and Kru languages // When languages meet: Language contact and change in West Africa. Ed. by Norbert Cyffer, Georg Ziegelmeyer. Köln : Rüdiger Köppe Verlag, 2009, pp. 91-116;

sur l'affinité structurelle des systèmes verbaux bambara et songhay voir:

Fedor Rozhansky. Tense-Aspect-Mode Systems of Songhay and Bamana // 9th conference of africanists. Africa in the Context of North-South Relations. Moscow 21-23 May, 2002. Abstracts 10th Section Linguistics. Moscow 2002. Pp. 39-40.).

Dans les zones sud et est, la fusion morphologique s'est dévéloppée, surtout dans les systèmes des pronoms personnels. Les systèmes tonaux sont souvent polytoniques, et les tons assument des fonctions grammaticales. Quant à la zone nord-ouest, c'est l'isolation morphologique, avec des éléments d'agglutination, qui prédomine; deux niveaux tonaux seulement s'opposent, avec la déclinaison tonale.

Et pourtant, quelques traits communs de base persistent. Ainsi, pour toutes les langues mandé sans exception l'ordre de mot de base est SOV; dans la phrase nominale, l'adjectif suit le nom, et le déterminant génétif précède le déterminé. Les postpositions prédominent (même s'il y a souvent dans les langues une ou deux prépositions aussi). Pratiquement toutes les langues mandé sont tonales (pour un aperçu des systèmes tonaux mandé cf.:

Valentin Vydrine. Some hasty notes on the ways of the evolution of Mande tonal systems. In: R. Nicolaï & P. Zima (eds.). Lexical and structural diffusion. Publication de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines, Université de Nice, et de la Faculté des Etudes Humaines, Université Chales de Prague. Série: Corpus, Les Cahiers 1. 2002, pp. 243-264),

seuls quelques dialectes du dialonké de Fouta-Djallon ont perdu leurs tons sous l'influence du Peul. Dans la majorité des langues mandé (si ce n'est pas dans toutes) la dominante phonorythmique consiste en division de la parole en pieds, unités plus grandes que la syllabe (ou égales à une syllabe) caractérisées par un degré élevé de l'intégration interne. Sur les pieds métriques dans les langues mandé cf. :

Выдрин В.Ф. Языки манде и теория языков слогового строя // VI-я международная конференция по языкам Дальнего Востока, Юго-Восточной Азии и Западной Африки (25-28 сентября 2001 г.): Материалы и тезисы докладов. СПб: Восточный факультет СПбГУ, 2001, с. 45-53 [Valentin Vydrine. Langues mandé et la théorie du régime syllabique. In: Actes du 6e colloque intérnational sur les langues de l'Extrème Orient, Asie Sud-Est et l'Afrique de l'Ouest (25-28 Septembre 2001). St. Petersbourg: Faculté Oriental, Université d'Etat de St. Petersbourg, 2001, pp. 45-53].

Vydrin, Valentin. Le pied métrique dans les langues mandé. In: Essais de typologie et de linguistique générale. Mélanges offerts à Denis Creissels. Lyon : ENS Éditions, 2010, pp. 53-62.

Sur le pied en gouro, cf.: Kuznetsova, Natalia. Le statut fonctionnel du pied phonologique en gouro. Mandenkan 43, 2007, pp. 13-45.

Un autre problème vivement discuté parmi les mandéisants russes est le statut fonctionnel des élements pronominaux qui suivent obligatoirement le sujet dans certaines langues mandé-sud et mandé sud-ouest. Ces élements ont été interprétés traditionnellement comme des "pronoms sujets", et maintenant on arrive à la conclusion qu'il s'agit plutôt des auxiliaires ("marques prédicatives"). Pour l'argumentation, voir:

В.Ф.Выдрин. Ещё раз о «субъектных местоимениях» в южных манде: местоимения или предикативные показатели? // В.А.Виноградов (ред.). Основы африканского языкознания: Синтаксис именных и глагольных групп. М.: Academia, 2010. С. 385-400. [Valentin Vydrine. Encore une fois sur les « pronoms subjectifs » en mandé-sud : des pronoms ou des marques prédicatives ? In: Victor Vinogradov (ed.). Osnovy afrikanskogo jazykoznanija: Sintaksis imennykh i glagol’nykh grupp. Moscow: Academia, 2010, pp. 385-400.]

 

Bibliographie

Vers la fin de la première décennie du 21 siècle, les publications concernant les langues mandé se comptent par milliers. Malheureusement, personne ne fait aujourd'hui de travail systématique de compilation de bibliographie. Une publication de ce genre avait paru en 1985:

Platiel, Suzy. Bibliographie de linguistique mandé. Mandenkan 9, 1985, 142 p.

Un peu plus tard, la bibliographie de Raimund Kastenholz a été publiée:

Kastenholz, Raimund. Mande languages and linguistics. Series: African Linguistic Bibliographies 4 (ed. by. F. Rottland & R. Vossen). Hamburg: Helmut Buske Verlag, 1988, 274 p.

Comme les publications des auteurs soviétiques ont été très mal représentées dans les deux bibliographies susmentionnées, une publication spéciale a été faite pour combler cette lacune:

Vydrine, Valentin. Bibliographie de la linguistique mandé soviétique (annotée). Mandenkan 19, 1990, pp. 83-105.

Les publications abondantes des vingt dernières années attendent leur bibliographe.